«Le supplice de l’eau»; Percival Everett frappe fort

Par Singulier Pluriel, paru le 29 mars 2010

Catégories : culturelittératureloisirs

Mots clefs : littérature, livre, roman

«Le salut, s’avère-t-il, se trouve à un ou deux plis de la sérénité, sur une carte.» Mon nom est Ismaël Kidder, je suis romancier. Je suis aussi narrateur dans «Le supplice de l’eau», un roman de Percival Everett. J’y interroge Aristote, Freud, Héraclite, Kant, Socrate, pour diluer l’essence qui m’empoisonne, et me dépouiller du sens qui ne me guide plus. Américain, je suis meurtrier. «J’en suis venu à respecter la méthode de génocide choisie par ma culture»; haine et démocratie. Car après le viol et l’assassinat de Lane, ma fille unique, j’ai séquestré un homme, un inconnu. J’ai torturé ce malheureux, cet innocent, cet otage, en le tenant pour coupable du meurtre de ma fille. «Une colère s’est emparée de moi comme un langage.» Le sous-sol de ma maison, comme à Guantánamo ou à la prison d’Abou Ghraib, prit l’allure d’un motif physique assez humide, un enfer, pour y pratiquer l’art, la torture, l’acte d’humiliation. «Il arrive que le salut vous maintienne en vie, mais il ne vous rendra pas heureux de l’être.»

Couvert de honte, le sang souille mes ongles. «Le viol du monde par ma nation» et cette agression portée contre ma fille… Ma colère; ma rage. Ma folie; ma démence… Mon délire: «Ainsi induisons-nous pour trouver l’éprouvant nulle part… Je viens d’une nation de fieffés connards, et par association, du moins, si ce n’est par fatalité génétique, pensée amère et glaçante s’il en fût, je dois en être un aussi. Les fieffés connards de mon pays ont élu un roi des fieffés connards, qui a régné avec une gloire et une majesté de fieffé connard, le fieffé connard de tous les temps, qui, en un âge plus juste, aurait pu remplir avec succès les fonctions de l’homme qui suit une parade de cirque muni d’une pelle, encore que. Le fieffé connard a été élu par les fieffés connards qui lui ont apporté leur soutien, il est même parfois tombé en disgrâce à leurs yeux, mais, les fieffés connards restant ce qu’ils sont, ils ont oublié ou pardonné pour adorer de nouveau le roi des fieffés connards qui adorait la guerre, le fric et massacrait la langue en se mordillant l’intérieur de la joue, polluant l’air de ses slogans: si vous ne pouvez trouver votre ennemi, créez-en un…» La vérité ne me rendra ni ma fille, ni ma nation. «Le pire devint pour moi réalité.»

«Même si mes revendications semblent naïves, à moi-même y compris, même si je prêche des convaincus, qui n’entendent rien, tandis que l’opposition ne sait pas lire, même si mes concitoyens sont parmi les plus ahuris des connards qui aient jamais marché sur deux pattes, qui peut dire que je ne peux pas me plaindre des morts non comptabilisées de ceux qui ne comptent pas, ou que je ne peux pas brûler le drapeau américain? Le réduire en cendres. Là, au beau milieu d’un roman… Pourquoi dois-je remettre mes actions en cause? Défendre mes intensions? Peser les conséquences? Pourquoi dois-je être bon? Qu’y a-t-il de mal à être quitte, tout simplement? La rédemption sera-t-elle ma pénitence? Ou finalement mon crime? Mais, mais, mais, et j’insiste, avec fermeté et clarté, et dans tous les sens conditionnels du terme, je poursuis une existence confortable, ai la possibilité d’écrire des romans pour vivre, de boire de l’alcool à l’excès, quotidiennement, et jouis du privilège de corriger à l’occasion ce dysfonctionnement spécifique, social, moral ou médical ou du moins d’obtenir le pardon de mon entourage… Par chance, je suis riche. Dans notre culture, le pardon requiert de l’argent, et, à défaut, des richesses, distinction qui pour être peu claire n’en est pas moins vraie.»

Réponse à la lecture de: «Le supplice de l’eau», Percival Everett, roman, Actes Sud 2009.