Andreï Makine; un retour à la source

Par Singulier Pluriel, paru le 25 février 2010

Catégories : culturelittératureloisirs

Mots clefs : Andreï Makine, La vie d'un homme inconnu, livre, roman

«Oui, il aurait pu être tout simplement heureux…» Dans «La vie d’un homme inconnu», un roman d’Andreï Makine, il y a Choutov et sa tristesse. Dans la tristesse d’Ivan Choutov il y a l’amour. Dans l’amour il y a l’amertume. Dans l’amertume de cet amour, comme dans une poupée russe, il y a Léa: Choutov et Léa sont dans Paris. Progressivement, ils se lassent et se laissent. Dans cette rupture il y a un prétexte pour Choutov, clown atypique, à s’exiler loin de son cirque amoureux. «Léa, cette seule pensée lui écrase le diaphragme comme un sentiment d’amputation… Son erreur fatale a été de tout compliquer… Demander à une femme en chair et en os d’être un rêve… Aimer Léa comme on aime un poème.» Condamné à comprendre, Choutov quitte Paris. Désormais, c’est «l’apaisement de ne plus rien désirer, de n’éprouver aucune jalousie.» À Saint-Pétersbourg, condamné à revivre, il retrouve une femme, Iana, «dont il garde, trente ans après, le souvenir d’un silence lumineux.» Juxtaposée à cette femme, la Russie contemporaine fait coïncider les retrouvailles mais «les mots russes lui manquent pour traduire cette nouvelle réalité: une vie décantée dans l’ultime simplicité du vrai… Et parvenu sur la Nevski, atteste le miracle, tout entier il appartient à la foule du carnaval… Il ne sait pas à qui il veut le faire croire mais ce mensonge lui permet de retenir ses larmes.»

Andreï Makine est maintenant consacré. C’est un brillant écrivain. Révélatrice, sa prose rigoureuse est souvent analogique et toujours chargée symboliquement: exacte et touchante, elle garde «la souplesse d’une tige d’algue.» Par ce roman, «La vie d’un homme inconnu», Andreï Makine exerce son oeil éclairé et critique pour rendre une image actuelle du néo-patriotisme russe, en relief avec la réalité historique. «Comment juger cette nouvelle vie? Se réjouir? Regretter sa fièvre matérialiste, qu’aucune souffrance ne peut logiquement justifier?» En guise de réponse, un pivot dramaturgique sert d’épisode portail: appelée en renfort, une guerre artistique est récitée par Volski, un vieillard «muet» que rencontre Choutov. Permission accordée à Makine de brutaliser la troupe: «Pendant l’entracte, le souffle encore vibrant, elle accourut dans la loge où l’actrice, entourée de chanteurs et de musiciens, se mourait.»

Un roman contextuel, dense, qui parfois fait place à des mises en scène oniriques, là où l’ironie bouscule l’absurde. «Devant le téléviseur, il sirote une bière et sur l’écran, presque dans la même pose, un jeune homme enlace une blonde dont l’épaule se dénude au rythme de leurs soupirs. La publicité coupe les ébats: un chat se jette sur le contenu rutilant d’une boîte de conserve, une voiture s’incruste dans un lever de soleil… Choutov répète mentalement le slogan qu’il a retenu: Pour être à l’heure là où chaque instant compte!» Contrasté, coloré et plein d’espoir, ce roman est un autre tour de force pour Andreï Makine.

Réponse à la lecture de: «La vie d’un homme inconnu», Andreï Makine, roman, Seuil 2009.